Ces 5 enseignements à retenir de la composition du nouveau gouvernement au Sénégal

Le premier ministre du Sénégal

Crédit photo, Bureau d'informations gouvernementales du Sénégal

    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC Afrique News
  • Published
  • Temps de lecture: 8 min

Le Président Bassirou Diomaye Faye a rendu public lundi soir la composition du nouveau gouvernement. Dix jours après avoir limogé son ancien Premier ministre, Ousmane Sonko, la nouvelle équipe gouvernementale est désormais chargée de redresser un pays englué dans une dette colossale et qui refuse jusque-là toute idée de restructuration.

Dirigé par le nouveau Premier ministre, Ahmadou Al Amine Mohamed Lo, nommé en remplacement d'Ousmane Sonko, la nouvelle équipe est composée de 30 membres dont 26 ministres et quatre ministres délégués. Elle compte au total quatre femmes et aucune dans un ministère de souveraineté.

Boycotté par le PASTEF (Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l'Ethique et la Fraternité), le nouveau gouvernement devra composer avec une majorité parlementaire pas acquise à sa cause et qui entend assumer pleinement son rôle, selon Ousmane Sonko, nouvellement élu à la tête de l'Assemblée nationale.

1-Un gouvernement sans majorité parlementaire

A l'instar des grandes figures de PASTEF, Yacine Fall a quitté également le gouvernement en respect aux consignes de sa formation politique.
Légende image, L'ancienne ministre sénégalaise de la Justice Yacine Fall.

Quelques heures avant la publication de la liste du nouveau gouvernement, le PASTEF publiait un communiqué signé de son président où il annonce sa décision de ne pas faire partie du gouvernement en raison de ''divergences profondes'' avec le président Bassirou Diomaye Faye.

La nouvelle équipe gouvernementale est marquée par les départs des grandes figures de PASTEF à savoir Birame Souley Diop ministre de l'Energie, Yacine Fall, ministre de la Justice, Amadou Ba, ministre de la Culture, Maïmouna Gueye, ministre de la Famille et des solidarités, Ndeye Khady Gueye, ministre des Sports et de la Jeunesse, Olivier Boucal ministre de la Fonction publique, entre autres.

En dépit de la consigne de PASTEF informant sa décision de ne pas prendre part au gouvernement, d'anciens cadres du parti ont néanmoins été maintenus dans le nouveau gouvernement.

Il s'agit par exemple de Balla Moussa Fofana, ministre de l'Urbanisme et de l'Aménagement du territoire, Yancoba Diémé, ancien ministre des Transports et désormais à la tête celui de la Défense, Ibrahima Sy, maintenu au ministère de la Santé.

A noter également la reconduction de Cheikh Diba, un cadre de PASTEF au ministère des Finances. Il ajoute à son portefeuille l'Economie et le Plan.

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D'autres nouvelles têtes de PASTEF qui ne faisaient pas partie du gouvernement précédent ont fait leur apparition dans la nouvelle équipe d'Al Aminou Lo.

Ces nouveaux venus siègeront dans ce gouvernement aux côtés d'alliés et proches de Sonko en l'occurrence Cheikh Tidiane Dieye, reconduit au ministère de l'Assainissement, Déthie Fall, à celui des Infrastructures, Moustapha Guirassy à l'Education nationale et Mamadou Lamine Dianté, nouvellement nommé à la Fonction Publique.

Un autre proche de Sonko, Boubacar Camara, hérite de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation.

Au final, c'est la Coalition Diomaye qui a été bien servie avec 6 ministres. El Hadj Abdourahmane Diouf, une des figures de proue de cette coalition et farouche adversaire du PASTEF a été promu au poste stratégique de ministre de lEnergie et du Pétrole.

Parmi les nouvelles entrées, il y a Mouhamadou Makhtar Cissé, porté au ministère de l'Intérieur et de la Sécurité publique, un poste qu'il avait occupé avant la présidentielle de 2024. Il était également directeur de cabinet de l'ancien président Macky Sall.

L'avocat Me Moussa Sarr, une figure connue du barreau de Dakar, hérite du ministère de la Justice en remplacement de Yacine Fall.

2- Une sous-représentation des femmes

Avec une équipe de trente personnes, le nouveau gouvernement ne compte que 4 femmes contre 5 pour l'équipe sortante qui avait 31 membres.

Sur les quatre femmes présentes, trois détiennent des portefeuilles de plein exercice et une ministre déléguée.

Les quatre ministres sont Marie Angélique Mame Selbé Diouf, ministre de la Famille, de l'Action sociale et des Solidarités, Djirèye Clotilde Coly, ministre des Sports et de la Jeunesse, Ami Mara, ministre des Pêches et de l'Économie maritime, Mame Coumba Diop, ministre auprès du ministre de la Culture, de l'Artisanat et du Tourisme chargée de la Culture, des Industries créatives et du Patrimoine historique.

Des organisations de défense des droits de femmes ont dénoncé cette sous-représentation.

Au micro de la RTS, le Dr Coumba Mar Gadio membre du Réseau des Femmes Leaders Africaines (AWLN), section Sénégal, a déclaré que cette configuration ''ne reflète ni le poids démographique des femmes dans la société sénégalaise, ni le niveau d'expertise dont elles disposent dans plusieurs secteurs stratégiques''.

Elle a invité le gouvernement à prendre des mesures correctives afin de ''renforcer la présence des femmes dans les sphères de décision'' et estime que ''plusieurs départements ministériels pourraient bénéficier davantage de leurs compétences et de leur expérience''.

Le Sénégal a depuis mai 2010 une loi instituant la parité absolue entre les hommes et les femmes qui avait comme objectif ''de garantir aux femmes une égalité d'accès à la représentation et une pleine participation aux instances de prise de décision''.

Son application reste cependant cantonnée aux postes électifs dans toutes les institutions totalement ou partiellement.

3- La question de la dette et des rapports avec le FMI

Le Sénégal fait face à une dette colossale héritée de la gestion de l'ancien régime de Macky Sall dont une dette cachée estimée à plus de 7 milliards de dollars.

Crédit photo, Getty Images Phillipe Lissac

Légende image, Un homme tenant une liasse de billets de Fcfa.

Etranglé par une dette colossale, le Sénégal a refusé jusque-là toute restructuration de sa dette dont une cachée estimée à plus de 7 milliards de dollars.

Le sujet fait d'ailleurs partie des points de divergence entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane dans les discussions pour la formation du nouveau gouvernement.

Pour Amath Ndiaye, économiste et professeur à la Faculté des Sciences économiques et de Gestion (FASEG) de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, ''tout porte à croire que l'on va vers une nouvelle direction, un nouveau cap par rapport à la question de la dette''.

''Le marasme économique est là, la montée du chômage, les prévisions de croissance laissent désormais entrevoir une croissance comprise entre 2.2 et 2.5 en 2026, ce qui fragilise les perspectives économiques'' a déclaré Amath Ndiaye trouvant ''nécessaire de trouver un accord avec le FMI''.

''On va aller vers des négociations avec un nouvel état d'esprit, ce qui n'était pas le cas avec le gouvernement sortant qui avait une interprétation restrictive de la souveraineté'' a-t-il indiqué.

''Les autorités sont conscientes qu'elles ont besoin de trouver un accord avec le FMI pour reprofiler ou restructurer la dette sénégalaise'' a -t-il estimé admettant cependant que ''la situation du gouvernement est très difficile''.

''Le gouvernement d'Al Aminou Lo est pris dans deux logiques contradictoires, trouver un accord avec le FMI pour reprofiler ou restructurer la dette de façon soutenable, ce qui peut avoir des conséquences sur les subventions dans plusieurs secteurs économiques et de l'autre côté, faire face aux revendications sociales relatives au coût de la vie élevé, au chômage, persistant aux revendications syndicales et aux attentes en matière d'amélioration des services publics'' a-t-il fait remarquer.

''La principale difficulté réside dans la nécessité de répondre simultanément à ces deux impératifs qui semblent contradictoire'' dit-il.

4- "Une situation inédite"

En prenant la tête de l'Assemblée nationale où le Pastef détient la majorité absolue, Ousmane Sonko instaure de fait une cohabitation avec le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye.

Crédit photo, Getty Images Marc Garanger

Légende image, Le siège de l'Assemblée nationale du Sénégal

Professeur émérite de Sciences Politiques à l'Université Gaston Berger de Saint Louis, Moussa Diaw parle de ''situation inédite au Sénégal'' née de la rupture entre la majorité qui a remporté les élections législatives de novembre 2024 et un Président de la République qui a été soutenu par le même parti qui est majoritaire et qui au finish se retrouve dans une situation de rupture''.

Le politologue soutient que l'origine de cette situation se trouve dans les divergences relatives à l'orientation politique de l'équipe portée au pouvoir par les Sénégalais en mars 2024.

''Il n'y a plus cette convergence de vues sur l'orientation politique qu'il faut adopter pour répondre à un certain nombre de questions relativement à la question de la reddition des comptes, la résolution de la dette, aux questions de justice liées à la mort de plus de 80 jeunes sénégalais pendant les manifestations de 2021 à 2024'' a -t-il déclaré.

''Maintenant, on se trouve dans une situation de réelle cohabitation entre un Président de la République qui n'a pas de majorité et qui essaie de gouverner en élargissant ses alliés et en face un parlement dominé par le Pastef qui a posé des conditions pour participer à ce gouvernement, mais les négociations n'ont pas abouti et l'on se retrouve dans une situation de cohabitation'' a-t-il expliqué.

''Cette situation qui arrive au Sénégal, il faudra gérer ça avec beaucoup de hauteur avec responsabilité pour éviter des blocages aussi bien du Président de la République qu'au niveau du président du parlement et éviter une crise institutionnelle au Sénégal''.

Il déclare que le gouvernement Al Aminou Lo n'a pas de grande marge de manœuvre.

''Un gouvernement qui n'a pas de majorité, est un gouvernement fragilisé, qui ne peut pas se permettre un certain nombre d'attitudes relatives à des projets novateurs qui s'écartent de la ligne tracée par la majorité.''

''Il faudra que le premier ministre Al Aminou Lo soit très habile, ne pas verser dans les rapports de force, car il n'a pas les moyens de le faire, ensuite, le parlement qui a une majorité absolue peut à tout moment lui bloquer le chemin'' dit-il.

5- Une répartition des pouvoirs bien claire selon la constitution

L'universitaire estime le Président de la République et le Président de l'Assemblée nationale doivent mettre l'intérêt du Sénégal au-dessus de tout.

Selon Moussa Diaw, les deux institutions (Présidence et l'Assemblée nationale) sont indispensables pour la stabilité de l'Etat du Sénégal.

''La présidence a ses prérogatives et l'Assemblée nationale dispose aussi des prérogatives institutionnelles et chacun doit jouer son rôle, sa partition en tenant compte de la nouvelle configuration en mettant le Sénégal au-dessus de tout''.

''Chacun a ses prérogatives constitutionnelles et devrait les exercer avec beaucoup de responsabilités pour éviter justement des crises'' a -t-il fait remarquer précisant que ''si chacun joue son rôle en tenant compte de l'intérêt supérieur du Sénégal, lui éviter une crise institutionnelle dans un contexte économique très difficile, ce serait une bonne attitude''.

''Il faut donc une concertation, nécessairement s'armer de courage, mettre l'intérêt supérieur du Sénégal au-dessus de toute considération politicienne, ou politique ou d'ambition qui pourrait éventuellement créer des tensions et des blocages'' explique le politologue sénégalais.

C'est un défi à relever aussi bien pour le Président Bassirou Diomaye Faye que pour le président du parlement Ousmane Sonko.

''Et comme ils le disent ils ont un esprit patriotique, ils doivent faire en sorte que le Sénégal puisse fonctionner, que les institutions puissent marcher de manière à éviter la conflictualité au sommet de l'Etat''.