Abdoulaye Wade : un siècle d'histoire vivante, voici les temps forts d'une vie pour le changement

    • Author, Mamadou Faye
    • Role, Digital Journalist
    • Reporting from, Dakar, Sénégal
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  • Temps de lecture: 13 min

Il y a cent ans naissait l'une des figures les plus marquantes de la vie politique sénégalaise. Opposant historique à Léopold Sédar Senghor puis à Abdou Diouf, Abdoulaye Wade aura longtemps incarné la persévérance politique avant de parvenir, en 2000, à la tête de l'État. Son centenaire sera célébré les 4 et 5 juin 2026 à Dakar.

Un siècle d'existence qui se confond avec une large part de l'histoire contemporaine du Sénégal, tant son parcours et ses combats ont profondément influencé la trajectoire du pays.

La BBC vous retrace en dix points le parcours politique tumultueux de ce grand opposant politique finalement devenu président de son pays, le 19 mars 2000.

Abdoulaye Wade est né le 29 mai 1926 à Kébémer, mais déclaré à Saint-Louis, dit-on, pour bénéficier du statut de citoyen français.

Il s'est longtemps battu pour le triomphe de la démocratie au Sénégal avant de devenir le troisième président de la République du Sénégal en 2000, après Léopold Sédar Senghor (1960-1980) et Abdou Diouf (1981-2000).

À l'occasion de cet anniversaire symbolique, BBC News Afrique propose de revenir sur le cheminement politique et personnel de celui que l'on surnomme « Gorgui », le sage ou le doyen en wolof.

1/ L'éducation et la formation

Après avoir obtenu son diplôme de fin d'études à l'Ecole normale William Ponty à Sébikotane en 1947, Abdoulaye Wade va poursuivre son cursus dans l'hexagone, particulière à Paris en France où il suit des études en mathématiques élémentaires et supérieures au lycée Condorcet, entre 1951 et 1952.

Il s'inscrit par la suite, à partir de 1952 jusqu'à 1957 à la Faculté des Sciences, à la Faculté des Lettres et à l'Ecole libre de Droit de Besançon.

Il deviendra plus tard avocat stagiaire au Barreau de Besançon.

En 1959, Me Wade est titulaire d'un doctorat en droit et sciences économiques de l'université de Grenoble avec une thèse intitulée "Economie de l'Ouest africain : unité et croissance."

2/ La carrière d'avocat

C'est en France où il a étudié le droit que Me Abdoulaye Wade a démarré sa carrière d'avocat.

Mais avec le vent des indépendances en cours sur le continent, il rentre au pays où il s'inscrit au barreau de Dakar.

Il enseigne également à la Faculté des Sciences juridiques (dont il deviendra le Doyen en 1970) de l'université de Dakar.

En décembre 1962 éclate le premier imbroglio politico-judiciaire au Sénégal où Mamadou Dia, le président du Conseil est accusé avec quatre ministres du gouvernement, Alioune Tall, Joseph Mbaye, Valdiodio Ndiaye et Ibrahima Sarr de "tentative de coup d'Etat" contre le président Senghor.

Le 9 mai 1963, Wade enfile sa robe d'avocat pour défendre Mamadou Dia et ses co-accusés.

Mais rien n'y fait, car le 13 mai 1963, le président du Conseil est condamné par la Haute Cour de justice du Sénégal à perpétuité pour atteinte à la sûreté de l'Etat et transféré au centre spécial de détention de Kédougou où il a passé 12 ans.

Me Wade s'est aussi occupé de nombreux dossiers judiciaires aux plans national et international.

3/ La création du Parti démocratique sénégalais

Maître Abdoulaye Wade a effectué une rentrée politique légendaire.

Militant à l'Union progressiste sénégalaise (UPS) du Président Senghor, il va créer le Parti démocratique sénégalais (PDS) en 1974.

Le scénario de la création de son parti est digne d'une mise en scène d'Alfred Hitchcock.

Selon certaines anecdotes, c'est à Addis Abeba, lors d'un sommet de l'Organisation de l'Unité africaine, en 1974, que Me Abdoulaye Wade aurait demandé à Senghor, devant ses paires du continent, de créer un parti à contribution pour renforcer la démocratie au Sénégal.

Mis devant le fait accompli, le président Senghor n'avait d'autre choix que de le lui accorder.

Lors de la campagne électorale de la présidentielle de 1978, Senghor lui colle le sobriquet de "Ndiombor" (le lièvre) pour faire état de sa ruse d'il y a quatre ans à l'OUA.

4/ L'opposant libéral au pouvoir

Opposant de Senghor, puis de Diouf, Abdoulaye Wade arrive finalement au pouvoir, le 19 mars 2000, à l'âge de 73 ans, après 26 ans d'opposition.

Il avait perdu plusieurs élections devant ses adversaires socialistes.

D'abord, le 26 février 1978, devant Senghor qui remporte la présidentielle avec 82 % des suffrages.

Puis le 27 février 1983, cette fois-ci devant Abdou Diouf, le dauphin de Senghor qui gagne la présidentielle avec 56,7% et les législatives avec 56,2%.

Le même scénario se répète le 28 février 1988 où Diouf remporte encore la présidentielle avec plus de 73% des voix, à l'issue du second tour.

En avril 1991, Abdoulaye entre dans le gouvernement d'union nationale et est nommé ministre d'Etat auprès du président Abdou Diouf jusqu'en octobre 1992.

Le 21 février 1993, Abdou Diouf décroche son troisième mandat présidentiel avec 58% des suffrages.

Le 15 mai 1993, Me Babacar Sèye, alors vice-président du Conseil constitutionnel, chargé de proclamer les résultats des élections législatives du 9 mai 1993, est assassiné.

Me Abdoulaye Wade et trois membres de son parti, soupçonnés d'avoir commandité l'assassinat de l'avocat, sont arrêtés le 15 mai, avant d'être relâchés trois jours plus tard par manque de preuves.

Après la dévaluation du franc CFA survenu en janvier 1994, cinq partis d'opposition, dont le PDS de Wade, regroupés sous la Coordination des forces démocratiques (CFD), tiennent un meeting autorisé à Dakar le 16 février 1994, pour protester contre la politique économique du gouvernement.

Ce meeting, qui devait être suivi le 18 février par une marche de l'opposition, dégénère.

Les militants des partis politiques improvisent une marche vers le palais présidentiel, s'attaquent aux forces de l'ordre avec des armes blanches et procèdent au pillage de plusieurs magasins dans la capitale.

Six policiers sont tués et de nombreux autres grièvement blessés.

Me Wade et Landing Savané, leader du Parti africain pour la démocratie et le socialisme (PADS) sont arrêtés à leur domicile par la police le 18 février 1994.

Pour décrisper la situation politique, Maître Wade rentre dans le gouvernement du Premier ministre Habib Thiam en 1995 et réoccupe le poste de ministre d'Etat auprès du président Diouf, pour aider à la relance économique.

5/ Le bâtisseur

L'ère des infrastructures au Sénégal est ouverte sous le magistère de Me Abdoulaye Wade.

En arrivant au pouvoir, Wade a théorisé le rapport entre les infrastructures et la croissance économique.

En 2003, il s'attaque aux projets d'infrastructures routières pour faciliter les déplacements vers et hors de Dakar, la capitale sénégalaise qui concentre 80 % de l'activité économique du pays et 25 % de sa population.

En 2007, le Fonds de conseils en infrastructure publique-privée (PPIAF) a approuvé une subvention de 250 200 dollars US pour soutenir la mise en place d'un cadre légal et institutionnel pour le secteur des transports au Sénégal.

En 2009, le gouvernement sénégalais obtient un soutien du PPIAF dans la réalisation du premier projet PPP d'autoroute à péage en Afrique de l'ouest.

L'autoroute Dakar-Diamniadio a permis de réduire les temps de déplacement entre la capitale et les centres urbains environnants pour plus de deux millions d'usagers.

C'est dès 2002 que Wade a lancé les travaux du monument de la Renaissance africaine sur l'une des deux collines volcaniques des Mamelles de Dakar.

Construit pour symboliser la "dignité du continent", l'ouvrage, représenté par une famille dont le père porte son enfant sur son biceps et tenant sa femme par la taille, a coûté près de 15 milliards FCFA.

Auparavant, le 3 avril 2001, le président Wade, accompagné du Roi Mohammed VI, procède à l'inauguration de la Porte du Millénaire sur la Corniche Ouest.

Conçu par l'architecte sénégalais Pierre Goudiaby Atépa, la Porte du Millénaire représente un homme qui sonne l'appel du 21ème siècle avec un cor, symbolisant ainsi l'ouverture du continent africain sur ce nouveau millénaire.

6/ Le pèlerin de la paix

Le président Abdoulaye Wade s'est toujours constitué en pompier pour la résolution des conflits dans les pays voisins.

En décembre 2008, après le décès du général Lansana Conté, le Capitaine Dadis Camara s'empare du pouvoir en Guinée.

Le président Wade, à la grande surprise de l'opinion, se rend à Conakry où il rencontre son "fils", le capitaine Dadis Camara le 12 septembre 2009.

Deux semaines plus tard, le 28 septembre 2009, une manifestation de l'opposition organisée au stade de la capitale est réprimée par la junte au pouvoir, faisant un bilan de plus de 150 morts.

Le 2 février 2010, le président Wade s'est proposé une médiation à Niamey, pour trouver une issue à l'impasse politique dans laquelle s'était enfermé son homologue Mamadou Tanja, qui est critiqué d'avoir modifié la constitution pour prolonger son mandat.

Le 18 février, deux semaines plus tard, Tandja est renversé par un coup d'Etat militaire.

A Madagascar, en 2002, Wade a réussi sa médiation entre Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanane qu'il a réussi à réunir par deux fois à Dakar.

Cependant, malgré une tentative remarquée, il va laisser à la SADC le soin de continuer la médiation entre Marc Ravalomanane et Andry Rajoelina, lors de la deuxième crise malgache en 2009.

Me Wade est un grand médiateur des causes libres.

C'est aussi quelqu'un qui s'est beaucoup investi dans la recherche de solutions pour sortir des impasses politiques.

En 2004, il reçoit le Prix Averell Harriman pour l'Afrique du National Democratic Institute (NDI) présidé par Madeleine Allbright, ancien Secrétaire d'Etat Américain.

Ce prix lui est décerné pour ses efforts positifs en faveur de la démocratie et de la paix dans son pays et à travers le monde.

En 2006, il est le lauréat du Prix Houphouët Boigny pour la Recherche de la Paix et rejoint dans ce club très restreint des Frederik De Klërk, Nelson Mandela, Itzhak Rabin et Shimon Pérès.

Abdoulaye Wade est aussi un fervent militant de la défense des droits du peuple palestinien.

"Nous devons défendre l'établissement d'un état palestinien indépendant derrière des frontières internationalement reconnues. Et en même temps défendre le principe d'un état israélien indépendant", avait-il déclaré au micro de Maha Fayek de la Radio des Nations unies en septembre 2011.

Abdoulaye Wade avait aussi beaucoup d'ambitions pour le développement de l'Afrique.

Il militait pour la construction de routes transfrontalières et de la redynamisation des chemins de fer pour relier les villes africaines.

Soucieux de l'environnement avec les ravages causés par les changements climatiques à l'agriculture africaine, Abdoulaye Wade s'est investi dans l'ambitieux projet de la Grande muraille verte, qui part du Sénégal à Djibouti, en traversant la bande du Sahel.

Le président Wade est notamment cité comme le concepteur du Plan Oméga qui a donné naissance au Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD).

7/ Karim et l'intrigue pour la succession

Nommé président de l'Agence nationale de l'Organisation de la conférence islamique (ANOCI), le fils du président réussit, avec son ami Abdoulaye Baldé, à piloter avec succès les chantiers de réhabilitation de la corniche ouest de Dakar.

En 2006, les amis du cercle politique de Karim Wade créent le mouvement de la "Génération du concret".

Lors d'une visite de chantier et impressionné par la capacité de mobilisation de son fils, le président s'écrie : "Karim, je dirai à ta mère que tu as bien travaillé."

Avec succès, le fils du chef de l'Etat a réussi le test de l'organisation du Sommet de l'OCI à Dakar du 13 au 14 mars 2008.

Le vendredi 1er mai 2009, Karim Wade est nommé ministre d'Etat, ministre de la Coopération internationale, de l'Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures, dans le gouvernement du Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye.

L'opinion publique et la classe politique y voient une préparation du fils de Wade au dauphinat.

D'autant plus que Wade s'est séparé respectivement de ses deux anciens Premiers ministres et possibles dauphin, en l'occurrence Idrissa Seck et Macky Sall.

Le 10 décembre 2010, démarre à Dakar le deuxième Festival mondial des Arts nègres.

8/ La bataille pour le 3e mandat et la chute

Aussitôt arrivé au pouvoir, Wade entame en 2001 des réformes par une modification de la Constitution qui ramène la durée du mandat présidentiel à cinq ans.

Toutefois, il rétablit le septennat en 2008 après sa réélection à la présidentielle du 25 février 2007, avec 51,84 %.

Depuis s'installe un débat politique sans complaisance sur le troisième mandat.

Les acteurs politiques et judiciaires sont divisés sur la légalité ou non pour Wade de briguer un troisième mandat.

Mais comme l'appétit vient en mangeant, le président Wade annonce qu'il lui reste beaucoup de choses à faire, car il avait besoin de terminer ses nombreux chantiers.

"Il me reste encore beaucoup de choses à faire. Les chantiers sont en cours, mais il faut achever ce que nous avons commencé. Je ne partirai que si les Sénégalais me demandent de le faire, non pas une maigre minorité d'opposants", avait-il dit lors d'un entretien avec Maha Fayek en septembre 2011.

De nouveau candidat à sa propre succession à la présidentielle du 25 mars 2012, pour un troisième mandat.

A l'arrivée, Wade sera battu par son ancien Premier ministre, Macky Sall, qui lui succède au pouvoir, avec plus de 65 % des voix à l'issue du second tour.

9/ L'arrestation de Karim Wade

La rupture de Wade d'avec Macky Sall est consommée quand l'ancien président de l'Assemblée nationale a voulu faire convoquer Karim à l'hémicycle pour auditions sur la gestion des chantiers de l'ANOCI.

Une fronde interne au PDS exige la démission de Macky Sall qui refuse.

Le parti se réunit pour décider de la suppression de son poste de numéro 2 du parti et le mandat du président de l'Assemblée nationale est réduit de cinq à un an.

Dès que Macky Sall arrive au pouvoir, la Cour de répression de l'enrichissement illicite (CREI) poursuit Karim Wade dans le cadre des biens mal acquis.

Il est accusé de montages financiers et de détenir un patrimoine financier et immobilier au Sénégal et à l'étranger d'une valeur de 178 millions d'euros.

Le 3 juillet 2012, le fils de l'ancien président est auditionné dans les bureaux de la brigade de Recherches à Colobane.

Il est interpellé le 13 avril 2013 et placé en garde à vue. Le procès démarre le 31 avril 2014.

Ce qui met le président Wade dans tous ses états. Il rentre à Dakar le 4 février 2015 et annonce devant une foule de militants du PDS à la maison de son parti qu'il est prêt à donner sa vie pour empêcher une condamnation de son fils qu'il considère comme "un prisonnier politique".

Karim sera jugé et condamné le 23 mars 2015 à six ans de prison ferme assortis d'une amende de 380 millions d'euros.

Il sera finalement gracié par le président Macky Sall et libéré le 24 juin 2016 et conduit au Qatar.

10/ Une retraite active

Si Abdoulaye Wade a quitté le pouvoir au profit de Macky Sall en 2012, il n'a pas pour autant cessé de faire de la politique malgré son âge avancé. Après avoir ruminé sa défaite durant les deux premières années du mandat de son successeur, Gorgui s'offre un bain de foule à son arrivée à Dakar en 2014.

« Nous ne pouvons pas laisser le Sénégal se détériorer de cette façon, le Sénégal ne mérite pas ça », lance-t-il à ses partisans venus l'accueillir.

Il sera d'ailleurs tête de liste de la coalition « Wattu Sénégal » (Sauver le Sénégal en wolof) en 2017, puis de celle de Wallu (aider en wolof) en 2022.

En 2024, il appelle à voter pour Bassirou Diomaye Faye, qui finira par succéder à son ancien Premier ministre, Macky Sall.

Cependant, Abdoulaye Wade se fait de plus en plus discret sur la scène politique meme s'il demeure le Sécrétaire général national du PDS.

Aujourd'hui il vit en France et suit de loin ce pays dont il a marqué l'histoire.